Si on a la double nationalité, est-on un mauvais Français ?

Comme toujours, quand des extrémistes qui essaient de maquiller leur arrogance et ignorance en sollicitude pour les « gens ordinaires qui souffrent », les politiques commencent à courir dans tous les sens, comme des poulets qui voient arriver une paysanne avec un gros couteau.

Le dernier non-débat – sûrement inspiré par le fait qu’Eva Joly (voilà une dangereuse activiste qui sème le trouble dans nos banlieues !) possède une double nationalité – vise justement des gens ordinaires. Un extrait du courrier envoyé par La Pen à tous les députés français (non, j’ignore si parmi eux il y a des bi-nationaux) :

C’est ainsi, en ma qualité de Présidente d’un mouvement bénéficiant d’une audience croissante, que je vous adresse aujourd’hui ce courrier pour vous inviter à la réflexion et l’action sur un sujet de première importance pour l’avenir de notre nation.
Les récentes révolutions qui ont secoué le monde arabe, au-delà du désir de liberté, ont révélé des difficultés liées au problème de la double nationalité en France.

Un sujet de première importance ! Att-ent-ion, c’est du grave dont on cause là. Du très, très grave. Sans doute beaucoup plus important que les cas toujours en augmentation de rubéole, suite à la superstition qui dit à la fois que la maladie n’est pas grave (faux) et le vaccin ROR dangereux (foutaises). Plus grave – cela va sans dire – que la misogynie rampante chez les politicos français qui va jusqu’à l’harcèlement sexuel en privé et des insultes sexistes en public : les femmes de droite et de gauche peuvent en témoigner (et l’ont fait). Et n’allez pas croire que chez les businessmen c’est mieux, hein.

Donc, d’après La Pen, il y a un problème auquel sont liées des difficultés. On n’en saura pas plus, ce qui est normal : les gens qui avancent des idées alarmistes et farfelues ne se sentent jamais obligés de justifier leurs dires.

Il est vrai qu’en temps de guerre, les binationaux et immigrés de première génération sont souvent regardés avec suspicion et mis à l’écart – quand ce n’est pas dans des camps de concentration. Mais j’oubliais ! La France n’est pas en guerre, et cette mauvaise excuse pour traiter des milliers d’innocents comme des traîtres et des espions ne peut même pas être sorti du placard poussiéreux où on range les droits de l’homme en temps d’hystérie (inter)nationale.

Parcourant ce chef d’oeuvre épistolaire (vous m’excuserez de ne pas le citer en entier, mais la vie est courte, je n’ai pas le temps de disséquer toutes les insanités proférées, et puis je n’ai pas trop envie de faire supprimer mon blog si je reproduis des textes pouvant inciter à la haine raciale), on apprend que l’existence de binationaux franco-algériens serait un frein à la normalisation de relations diplomatiques entre la France et l’Algérie. Je n’ai pas réussi à comprendre pourquoi ce serait le cas, mais La Pen nous le dit, donc ce doit être vrai.

Que les binationaux votent dans les deux pays (loin d’être vrai, vu que certains pays exigent en plus qu’on soit résident pour voter : demandez aux britanniques ou aux belges) sur des points qui les concernent directement, c’est déjà pas bien mais – comble du comble – lors d’un rencontre sportif des binationaux ont été surpris en flagrant délit de ne pas agiter le drapeau français ! Oui, cher lecteur, le fait que certaines personnes ne soient pas des supporters de l’équipe de France est proprement choquant.

Apparemment, on peut avoir deux nationalités, à partir du moment où on est 100% français et rien d’autre. C’est à dire, on doit oublier tout de son éducation, sa culture, sa langue aussi (logiquement, vu qu’apprendre une nouvelle langue est un bon moyen de faire connaissance avec une autre culture).

Comment ne pas voir que résident dans cette double nationalité l’un des ferments principaux d’atteinte à cette cohésion républicaine dont la France a plus que jamais besoin et un puissant frein à l’assimilation des Français issus de l’immigration ?

Ah, un binational est forcément un immigré. Et comme ça on revient chasser sur le terrain préféré de l’Affront National : les immigrés qui sont la cause de tous nos problèmes, même quand ils sont nés en France.

Enfin, les vôtres, de problèmes. Je ne suis pas française. Mes enfants ont la double nationalité franco-britannique (leur père est français, mais elles n’ont la nationalité française que par le droit du sol, vu que nous n’étions pas mariés). J’en déduis donc que nous sommes des immigrés, et que c’est à cause de nous que la « cohésion républicaine », quelle qu’elle soit, tremble. Elle tremble probablement autant à cause de la famille de ma meilleure amie, franco-algérienne, ou celle – franco-iranienne – de la meilleure amie de ma fille cadette. Aucun membre de ces familles ne semble prêt à devenir un dangereux révolutionnaire prodémocratique : égoïstement, ils s’orientent davantage vers les professions médicales et les services à la communauté. Comme la plupart des êtres humains, quelle que soit leur nationalité, ils ne cherchent qu’à mener une vie normale sans histoires.

Et heureusement, il y a des politicos encore assez sensés pour le reconnaître tout haut (tiré de : Le Monde.fr Double nationalité, la majorité présidentielle divisée) :

Selon Dominique Paillé, président du conseil d’administration de l’Office français de l’immigration et de l’intégration et ancien porte-parole de l’UMP, la relance du débat sur la binationalité vise seulement a « créer un point de fixation sur une thématique qui ne le mérite pas ». L’objectif est « la stigmatisation de l’étranger » relève également M. Pinte. « C’est un mauvais débat. En France les binationaux ne posent aucun problème particulier. Il s’agit pour le Front national de trouver un nouveau cheval de bataille et de flatter le chauvinisme français en imposant un choix de nationalité », poursuit Dominique Paillé.

Soyons francs : sans doute il y a des fauteurs de troubles, dans les banlieues ou ailleurs, issus de l’immigration ou qui ont une double nationalité. Certainement il y en a aussi qui sont français depuis des générations. Mais si vous voulez mon avis, ceux qui se font le plus remarquer et causent un maximum de nuisances à la « cohésion républicaine », en bernant les naïfs et stigmatisant des innocents, ceux-là sont faciles à identifier : il s’agit des marchands de xénophobie du Front National.

 Pour des raisons éthiques, il n’y a pas de lien vers le site du Front National dans cet article