La famille nucléaire : qu’est-ce que cela veut vraiment dire ?

Si vous êtes anglophone et suivez certains blogs, vous avez peut-être vu un extrait vidéo d’un comité parlementaire américain, où le sénateur Franken descend avec une simplicité et élégance rares un papier soumis par une organisation activiste antigay et « quasi-réligieuse ». Plus précisément, le bon sénateur prend le terme technique sur lequel est bâti toute l’argumentation des activistes, leur démontre – preuve à l’appui – qu’ils n’ont pas utilisé le terme avec le même sens que l’étude sur laquelle ils se basent.

Le terme technique ? Famille nucléaire.

La définition retenue par les activistes ? Un mari, sa femme et leurs enfants.

La définition retenue (et clairement expliquée) dans l’étude qu’ils sont censés avoir potassée avec soin pour en tirer leurs conclusions ? Deux adultes avec leurs enfants, naturels ou adoptés. Ce qui n’exclut pas les couples du même sexe.

Et au sénateur Franken de conclure : « Et, franchement, j’ignore comment on pourrait se fier à la suite de votre témoignage si c’est comme cela que vous interprétez des textes »  (And I frankly don’t know how we can trust the rest of your testimony, if you are reading studies this way.)

Revenons maintenant en France. Une article de Lemonde.fr nous informe que Contre l’homoparentalité, l’UMP veut « promouvoir la famille durable ».

On est en droit de se demander si la famille durable, c’est comme le développement durable. En se forçant à parcourir le Rapport GT Famille – juillet 2011 – un texte lourd, pompeux, et complètement dépourvu de références à des études fiables – pondu par le Groupe de Travail « Famille » (« animé par les Députés Anne GROMMERCH et Hervé MARITON »), on tombe rapidement sur ce petit bijou :

Malgré tous ces éléments qui participent à pérenniser la famille, le modèle familial « traditionnel » ou la famille nucléaire constituée d’un père, d’une mère et des enfants serait dépassé d’après les propos tenus par plusieurs responsables politiques et certains experts de la vie sociétale.

Et au cas où il vous viendrait à l’esprit que la définition d’une famille nucléaire serait différente en France, voici ce que dit l’INSEE :

Une famille est la partie d’un ménage comprenant au moins deux personnes et constituée :
– soit d’un couple marié ou non, avec le cas échéant son ou ses enfant(s) appartenant au même ménage ;
– soit d’un adulte avec son ou ses enfant(s) appartenant au même ménage (famille monoparentale).
Pour qu’une personne soit enfant d’une famille, elle doit être célibataire et ne pas avoir de conjoint ou d’enfant faisant partie du même ménage.
Un ménage peut comprendre zéro, une ou plusieurs familles.

La définition de famille « traditionnelle » n’existe, apparemment, que dans l’esprit des activistes quasi-réligieux (pour moi, cela veut dire évangélistes en tout sauf nom). Leur concept en est très limité : un mari, sa femme et leurs enfants.

Si vous voyez un lien idéologique avec les activistes anti-gays et quasi-réligieux américains, vous me le dites, hein ?

Autres observations sur ce torchon qui se fait passer pour un rapport parlementaire :

  • Beaucoup de chiffres sont cités, sans contexte, ou de façon pouvant induire en erreur
  • Fait surprenant, des articles dans Elle ou Le Figaro sont cités comme références dans le texte
  • Les deux auteurs s’auto-citent (entretien télé pour l’une, entretien dans Le Figaro pour l’autre)
  • Il contient ce qui revient à une pub gratuite pour une association de conseil prémarital
  • Il y a une remise en question des aides aux familles monoparentales, tout en reconnaissant que ce sont surtout les femmes qui se retrouvent dans les situations les plus précaires

… Et j’en passe. Franchement, j’ignore comment on pourrait prendre au sérieux les conclusions de ce rapport si c’est comme cela qu’ils font leurs recherches.

Est-ce que vous achèteriez une voiture d’occasion à cet homme ?

Bref, ce document est de la propagande à peine dissimulée pour le mariage ultra-catholique : un Homme, marié avec une femme soumise (car incapable de survivre financièrement seule avec des enfants), plein d’enfants, pas de divorce.

Ne vous avisez surtout pas d’être gay, ou préférer un PACS, ou d’être laissée pour compte par votre mari/partenaire.

Si on a la double nationalité, est-on un mauvais Français ?

Comme toujours, quand des extrémistes qui essaient de maquiller leur arrogance et ignorance en sollicitude pour les « gens ordinaires qui souffrent », les politiques commencent à courir dans tous les sens, comme des poulets qui voient arriver une paysanne avec un gros couteau.

Le dernier non-débat – sûrement inspiré par le fait qu’Eva Joly (voilà une dangereuse activiste qui sème le trouble dans nos banlieues !) possède une double nationalité – vise justement des gens ordinaires. Un extrait du courrier envoyé par La Pen à tous les députés français (non, j’ignore si parmi eux il y a des bi-nationaux) :

C’est ainsi, en ma qualité de Présidente d’un mouvement bénéficiant d’une audience croissante, que je vous adresse aujourd’hui ce courrier pour vous inviter à la réflexion et l’action sur un sujet de première importance pour l’avenir de notre nation.
Les récentes révolutions qui ont secoué le monde arabe, au-delà du désir de liberté, ont révélé des difficultés liées au problème de la double nationalité en France.

Un sujet de première importance ! Att-ent-ion, c’est du grave dont on cause là. Du très, très grave. Sans doute beaucoup plus important que les cas toujours en augmentation de rubéole, suite à la superstition qui dit à la fois que la maladie n’est pas grave (faux) et le vaccin ROR dangereux (foutaises). Plus grave – cela va sans dire – que la misogynie rampante chez les politicos français qui va jusqu’à l’harcèlement sexuel en privé et des insultes sexistes en public : les femmes de droite et de gauche peuvent en témoigner (et l’ont fait). Et n’allez pas croire que chez les businessmen c’est mieux, hein.

Donc, d’après La Pen, il y a un problème auquel sont liées des difficultés. On n’en saura pas plus, ce qui est normal : les gens qui avancent des idées alarmistes et farfelues ne se sentent jamais obligés de justifier leurs dires.

Il est vrai qu’en temps de guerre, les binationaux et immigrés de première génération sont souvent regardés avec suspicion et mis à l’écart – quand ce n’est pas dans des camps de concentration. Mais j’oubliais ! La France n’est pas en guerre, et cette mauvaise excuse pour traiter des milliers d’innocents comme des traîtres et des espions ne peut même pas être sorti du placard poussiéreux où on range les droits de l’homme en temps d’hystérie (inter)nationale.

Parcourant ce chef d’oeuvre épistolaire (vous m’excuserez de ne pas le citer en entier, mais la vie est courte, je n’ai pas le temps de disséquer toutes les insanités proférées, et puis je n’ai pas trop envie de faire supprimer mon blog si je reproduis des textes pouvant inciter à la haine raciale), on apprend que l’existence de binationaux franco-algériens serait un frein à la normalisation de relations diplomatiques entre la France et l’Algérie. Je n’ai pas réussi à comprendre pourquoi ce serait le cas, mais La Pen nous le dit, donc ce doit être vrai.

Que les binationaux votent dans les deux pays (loin d’être vrai, vu que certains pays exigent en plus qu’on soit résident pour voter : demandez aux britanniques ou aux belges) sur des points qui les concernent directement, c’est déjà pas bien mais – comble du comble – lors d’un rencontre sportif des binationaux ont été surpris en flagrant délit de ne pas agiter le drapeau français ! Oui, cher lecteur, le fait que certaines personnes ne soient pas des supporters de l’équipe de France est proprement choquant.

Apparemment, on peut avoir deux nationalités, à partir du moment où on est 100% français et rien d’autre. C’est à dire, on doit oublier tout de son éducation, sa culture, sa langue aussi (logiquement, vu qu’apprendre une nouvelle langue est un bon moyen de faire connaissance avec une autre culture).

Comment ne pas voir que résident dans cette double nationalité l’un des ferments principaux d’atteinte à cette cohésion républicaine dont la France a plus que jamais besoin et un puissant frein à l’assimilation des Français issus de l’immigration ?

Ah, un binational est forcément un immigré. Et comme ça on revient chasser sur le terrain préféré de l’Affront National : les immigrés qui sont la cause de tous nos problèmes, même quand ils sont nés en France.

Enfin, les vôtres, de problèmes. Je ne suis pas française. Mes enfants ont la double nationalité franco-britannique (leur père est français, mais elles n’ont la nationalité française que par le droit du sol, vu que nous n’étions pas mariés). J’en déduis donc que nous sommes des immigrés, et que c’est à cause de nous que la « cohésion républicaine », quelle qu’elle soit, tremble. Elle tremble probablement autant à cause de la famille de ma meilleure amie, franco-algérienne, ou celle – franco-iranienne – de la meilleure amie de ma fille cadette. Aucun membre de ces familles ne semble prêt à devenir un dangereux révolutionnaire prodémocratique : égoïstement, ils s’orientent davantage vers les professions médicales et les services à la communauté. Comme la plupart des êtres humains, quelle que soit leur nationalité, ils ne cherchent qu’à mener une vie normale sans histoires.

Et heureusement, il y a des politicos encore assez sensés pour le reconnaître tout haut (tiré de : Le Monde.fr Double nationalité, la majorité présidentielle divisée) :

Selon Dominique Paillé, président du conseil d’administration de l’Office français de l’immigration et de l’intégration et ancien porte-parole de l’UMP, la relance du débat sur la binationalité vise seulement a « créer un point de fixation sur une thématique qui ne le mérite pas ». L’objectif est « la stigmatisation de l’étranger » relève également M. Pinte. « C’est un mauvais débat. En France les binationaux ne posent aucun problème particulier. Il s’agit pour le Front national de trouver un nouveau cheval de bataille et de flatter le chauvinisme français en imposant un choix de nationalité », poursuit Dominique Paillé.

Soyons francs : sans doute il y a des fauteurs de troubles, dans les banlieues ou ailleurs, issus de l’immigration ou qui ont une double nationalité. Certainement il y en a aussi qui sont français depuis des générations. Mais si vous voulez mon avis, ceux qui se font le plus remarquer et causent un maximum de nuisances à la « cohésion républicaine », en bernant les naïfs et stigmatisant des innocents, ceux-là sont faciles à identifier : il s’agit des marchands de xénophobie du Front National.

 Pour des raisons éthiques, il n’y a pas de lien vers le site du Front National dans cet article